- Selon l’OMS, l’antibiorésistance provoque déjà environ 1,3 million de décès directs par an dans le monde.
- À Lyon, les Hospices Civils cultivent des bactériophages, des virus capables de détruire spécifiquement les bactéries résistantes.
- La phagothérapie est aujourd’hui utilisée en dernier recours, dans un cadre compassionnel encadré par l’ANSM.
C’est une donnée qui glace le sang : selon l’Organisation mondiale de la santé, la résistance aux antibiotiques pourrait causer jusqu’à 10 millions de décès par an à l’horizon 2050, dépassant le cancer comme première cause de mortalité mondiale. Face à ce mur qui se rapproche, une équipe lyonnaise a choisi une voie inattendue : ressusciter une thérapie centenaire tombée dans l’oubli. À Lyon, des chercheurs élèvent littéralement des virus « mangeurs » de bactéries, les fameux bactériophages, pour lutter contre les infections que plus aucun antibiotique ne parvient à soigner. La phagothérapie contre les bactéries résistantes n’est plus de la science-fiction : elle sauve déjà des patients en impasse thérapeutique dans plusieurs CHU français. Retour sur une révolution biologique aussi vieille que méconnue, et sur les espoirs qu’elle suscite.
Les bactériophages, des prédateurs vieux comme la vie
Les bactériophages — ou « phages » — sont les organismes les plus abondants sur Terre. On estime leur nombre à 10³¹ particules, soit davantage que toutes les étoiles de l’univers observable. Leur particularité ? Ils n’attaquent que les bactéries, chaque phage étant taillé pour une souche bactérienne précise, comme une clé pour une serrure.
Un fonctionnement d’une redoutable précision
Le mécanisme est fascinant de sobriété. Le phage se fixe à la surface de la bactérie ciblée, y injecte son matériel génétique, détourne la machinerie cellulaire pour se répliquer, puis fait éclater la bactérie de l’intérieur pour libérer des dizaines de nouveaux virus. Ce processus, appelé lyse, se répète tant qu’il reste des bactéries à détruire.
- Spécificité : contrairement aux antibiotiques à large spectre, le phage ne détruit pas la flore intestinale « amie ».
- Auto-amplification : le traitement se multiplie sur place tant que la cible existe.
- Absence de toxicité connue pour les cellules humaines.
Une découverte française oubliée
Ironie de l’histoire : les phages ont été identifiés en 1917 par le microbiologiste franco-canadien Félix d’Hérelle, à l’Institut Pasteur. Avant l’arrivée massive de la pénicilline dans les années 1940, la phagothérapie était couramment utilisée en Europe de l’Ouest. Elle a ensuite été reléguée aux oubliettes en Occident, survivant surtout en Géorgie et en Russie, où l’Institut Eliava de Tbilissi n’a jamais cessé de la pratiquer.
Pourquoi Lyon relance cette arme biologique

Photo : Pavel Danilyuk / Pexels
Le retour en grâce des phages n’est pas un hasard scientifique : c’est une réponse à une urgence sanitaire. Comme le rappelle Santé publique France, la France reste l’un des plus gros consommateurs d’antibiotiques d’Europe, ce qui accélère l’apparition de bactéries multirésistantes.
Des « super-bactéries » qui ne cèdent plus
Certaines infections nosocomiales à Pseudomonas aeruginosa, Staphylococcus aureus résistant à la méticilline (SARM) ou entérobactéries productrices de carbapénémases échappent désormais à quasiment tous les antibiotiques disponibles. Pour ces patients, souvent porteurs de prothèses infectées ou d’infections osseuses chroniques, le pronostic vital ou fonctionnel est engagé. On retrouve ce même défi de la résistance microbienne dans d’autres pathologies infectieuses, comme le rappelle notre dossier sur la tuberculose et ses traitements.
Un élevage de virus sous haute surveillance
À Lyon, les équipes cultivent des collections de phages sélectionnés pour leur efficacité contre les souches problématiques. Le principe rappelle celui d’un antibiogramme : on isole la bactérie du patient, puis on teste en laboratoire quel phage la détruit le plus efficacement. Cette approche « sur mesure » demande une logistique lourde mais offre une précision inégalée.
- Isolement de la souche bactérienne du patient.
- Sélection du ou des phages actifs en laboratoire (phagogramme).
- Production et purification des phages sélectionnés.
- Administration encadrée, souvent en association avec des antibiotiques.
Où en est la science aujourd’hui ?
La phagothérapie moderne reste, en France, un traitement de dernier recours. Elle est administrée dans le cadre d’autorisations d’accès compassionnel délivrées par l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), au cas par cas, lorsque toutes les autres options ont échoué.
Des résultats prometteurs mais à consolider
Plusieurs cas cliniques publiés dans des revues comme The Lancet Infectious Diseases ou Nature Medicine ont montré des guérisons spectaculaires d’infections jugées incurables. À l’échelle française, les CHU de Lyon, Lyon-Sud et d’autres centres du réseau PHAGEinLYON accumulent depuis plusieurs années des observations encourageantes sur des infections ostéo-articulaires. Toutefois, la communauté scientifique insiste : sans essais cliniques randomisés à grande échelle, il reste difficile de standardiser les protocoles.
Les défis à surmonter
- Cadre réglementaire : les phages, produits biologiques vivants et personnalisés, s’intègrent mal dans le modèle classique d’homologation du médicament.
- Production industrielle : passer d’une fabrication artisanale à une échelle standardisée reste complexe.
- Résistance : les bactéries peuvent aussi développer des défenses contre les phages, d’où l’intérêt des « cocktails » de plusieurs virus.
Cette recherche s’inscrit dans une dynamique plus large d’innovations médicales, à l’image des stratégies biologiques contre les moustiques vecteurs de maladies ou des nouveaux outils de diagnostic rapide qui redessinent la médecine de demain.
Questions fréquentes

Photo : Edward Jenner / Pexels
La phagothérapie est-elle dangereuse pour l’organisme ?
Les bactériophages n’infectent que les bactéries et sont naturellement présents dans notre corps, notamment dans l’intestin. Aucune toxicité majeure n’a été démontrée chez l’humain à ce jour. Cependant, comme il s’agit de produits biologiques vivants, leur administration se fait sous stricte surveillance hospitalière et dans un cadre encadré par l’ANSM, essentiellement en dernier recours.
Les phages remplaceront-ils les antibiotiques ?
À court terme, non. Les spécialistes envisagent surtout une complémentarité : phages et antibiotiques utilisés ensemble semblent avoir un effet synergique. Selon l’OMS, l’antibiorésistance cause déjà environ 1,3 million de décès directs par an ; la phagothérapie représente un outil supplémentaire, pas un substitut universel, dans l’arsenal contre les infections résistantes.
Peut-on bénéficier de la phagothérapie en France aujourd’hui ?
Oui, mais uniquement dans un cadre très restreint. Elle est réservée aux patients en impasse thérapeutique, via des autorisations d’accès compassionnel accordées au cas par cas. Des centres comme les Hospices Civils de Lyon disposent de collections de phages et évaluent l’éligibilité de chaque patient après échec des traitements conventionnels.
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📚 Sources :
Cet article est fourni à titre informatif uniquement. Consultez toujours un professionnel de santé avant de modifier votre alimentation ou traitement médical.



